Notre futur ~Alexandre Markoff ~

Notre futur… un programme en figure libre, inspiré de notre saison 2020 et de l’affiche créée par Marine Denis pour l’événement Fêtes le pont, qui devait se dérouler les 22, 23 et 24 mai dernier.
Nous reportons l’accueil des artistes, et leur programmation, à la rentrée 2020. Pas notre futur.
Les artistes que nous devions accompagner, que nous retrouverons bientôt, nous livrent leur vision.

On n’a jamais assez d’imagination pour le pire.

            J’ai appris avec le temps que rien ne se passait jamais comme prévu.

            Rien ne se passe jamais comme prévu. C’est une règle. Il suffit de désirer une rencontre pour qu’elle n’arrive pas, préparer un mot d’esprit pour qu’il tombe à plat. Il suffit d’imaginer un triomphe pour avoir la défaite, ou pire encore une petite victoire étriquée. Il suffit d’imaginer le meilleur pour avoir le pire ou le moins bon. C’est une règle secrète et taboue. Tout le monde le sait mais personne n’ose le dire. C’est une vérité cachée et immuable : Pour le meilleur ou pour le pire, le destin ne supporte pas qu’on se mêle de ses affaires. Il a horreur qu’on essaye de lui forcer la main.

            La Fontaine l’évoque discrètement dans une fable dont petit, je n’ai pas tout de suite saisi la portée: « Perrette sur sa tête ayant un pot au lait bien posé sur un coussinet, prétendait arriver sans encombre à la ville… » C’est une fille qui s’en va vendre son lait à la ville. Elle imagine en marchant qu’avec l’argent elle pourra acheter des œufs, qui feront des poules, qu’elle pourra vendre pour acheter un cochon, puis un veau, premier d’un troupeau… Mais voilà qu’au détour du chemin le pot-au-lait tombe de sa tête. Pourquoi ? On n’en sait rien. Il n’y a aucune explication ni morale à cette fable. Non seulement elle ne sera pas riche, comme elle l’avait espéré, mais en plus elle se fera battre d’avoir cassé la cruche. C’est comme ça. Il suffit d’imaginer pour que ça ne se passe pas comme on l’avait imaginé. On ne force pas la main du destin. « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard » disait aussi Mallarmé. S’il prétend gagner, le joueur qui abat ses cartes doit d’abord renoncer à sa mise. L’innocent qui entre en salle d’audience doit dire adieu à sa liberté. Le policier plein d’assurance qui dit au forcené « Tu bluffes Martoni » doit se préparer à mourir. C’est comme ça. Il faut vouloir sans espérer, espérer sans croire, et toujours se préparer à ce qui n’arrivera pas.

            Rien ne se passe comme prévu, et pourtant connaître cette loi d’airain ne sert à rien. C’est un savoir qui n’offre aucun pouvoir et malheur à celui qui croit influencer le destin parce qu’il sait que le destin ne se laisse pas influencer. Il ne suffit pas, puisque tout ce que j’imagine ne se passera pas comme je l’avais imaginé, d’imaginer tout ce que je ne voudrais pas pour être sûr que cela ne se passera pas. Il ne suffit pas de tenter un coup de poker en pensant « ça ne marchera pas » pour être sûr que ça marche. On ne trompe pas aussi facilement le destin qui saura bien voir que vous espérez le pire pour obtenir le meilleur et qui donc vous enverra le pire, un pire encore pire. On n’a jamais trop d’imagination pour le pire.

            Et même si vous réussissiez par un travail long et constant sur vous-même à vous désabuser sincèrement de tout, à ne plus rien espérer, à ne plus croire en rien. Est-ce que vous pensez pouvoir épuiser en imaginations tous les scénarios du pire ? Les possibilités sont infinies. Perrette peut bien marcher en pensant, pour ne pas trébucher et casser son pot au lait, qu’elle risque à tout instant de trébucher et de casser son pot au lait, rien ne l’empêchera finalement de trébucher et de casser son pot au lait à cause d’un loup sortant du bois, par exemple (puisque nous sommes dans une fable de La Fontaine). Elle peut réussir à se rendre au marché sans casser son pot au lait et se faire dépouiller de son argent au moment de repartir. Elle peut vendre son lait, acheter des œufs et faire tomber les œufs au retour. Elle peut vendre son lait, acheter des œufs, élever ses poules, finir riche et se faire assassiner pour son argent. On n’a jamais assez d’imagination pour le pire.

            Aussi je ne me risquerai pas à imaginer un avenir optimiste pour ne pas condamner toute possibilité de le voir advenir. Même dérisoire, même minuscule, ne gâchons la possibilité du miracle. Les prévisions pessimistes quant à l’avenir de l’humanité vont à foison, nous les voyons d’ailleurs se mettre en place sous nos yeux comme un plan se déroulant sans accrocs : Développement de nouvelles technologies entraînant épuisement des ressources, réchauffement climatique et concentration des richesses, contribuant à l’émergence de régimes totalitaires développant de nouvelles technologies pour resserrer leur emprise sur la société, accélérant d’autant l’épuisement des ressources, le réchauffement climatique et la concentration des richesses, consolidant les totalitarismes, accélérant le développement de nouvelles technologies pour resserrer leur emprise sur la société, etc. jusqu’à ce que mort s’en suive.

            Tout est là, tout est  prévu, diriez-vous. Nous avons tous l’œil rivé sur la catastrophe à venir.  Les articles alarmistes, répondent aux tribunes solennelles et les réseaux sociaux crépitent au bruit des mauvaises nouvelles. Or, si rien ne se passe jamais comme prévu, alors pourquoi trembler ? Le meilleur reste à espérer. On voit même les responsables du désastre, jusque-là optimistes de métier, se ranger sous l’étendard de l’indignation pour mieux promettre de régler les problèmes qu’ils ont créés avec les moyens mêmes qui les ont engendrés. Avec eux, l’avenir se laisse imaginer très facilement et c’est à la portée du premier venu de prévoir ce qui nous attend et donc de contribuer à déjouer les pièges du destin.

            Alors pourquoi s’en faire ? Tout simplement parce que, comme nous l’avons vu, les possibilités du pire sont infinies et le monde, comme se plaisent à le répéter les spécialistes, est de plus en plus complexe et requiertdes spécialistes de plus en plus spécialistes pour être compris. Et c’est ainsi que l’infini des possibilités du monde se trouve lui-même complexifié. Comparé à l’aimable infini de Perrette et de ses fables de La Fontaine, l’infini d’aujourd’hui est beaucoup plus infini. L’infini d’aujourd’hui, c’est du sérieux et seule une intelligence surhumaine pourrait en épuiser les possibilités.

            Ne pourra-t-on alors jamais repousser cette ultime limite et relever la tête face au destin ? Sommes-nous condamnés au pire faute de ne jamais pouvoir le prévoir ? Seul un outil prométhéen pourrait nous sortir de l’ornière où les Dieux nous ont jeté. Nous n’avons pas nous-mêmes les capacités intellectuelles pour relever ce défi, mais nous avons su récemment créer une intelligence artificielle. Sa capacité de calcul est légèrement supérieure à la nôtre. Il faudrait alors demander à cette intelligence artificielle, de créer une nouvelle intelligence artificielle qui lui soit encore supérieure, puis de demander à cette nouvelle intelligence artificielle de créer une autre intelligence artificielle qui lui soit encore supérieure et ainsi de suite jusqu’à obtenir l’Intelligence ultime. Une intelligence capable de tenir tête au destin en prévoyant absolument toutes les possibilités néfastes que nous réserve l’avenir et ne plus lui laisser d’autre choix que celui d’un monde merveilleux.

            Les générations futures ne comprendraient pas que nous n’ayons pas tout tenté pour imaginer le pire. Il reste encore des forêts à défricher, du pétrole à pomper, du charbon à extraire, pour que cette technologie puisse voir le jour. Ne laissons pas dormir sous terre l’uranium, les terres rares et le cobalt. Nous devons mobiliser sans compter toutes les énergies, libérer les technologique et l’innovation de toute entrave pour nous sauver du désastre où les technologies et l’innovation sans entrave nous ont jeté.

            Courage ! Nous sommes bientôt, peut-être, à l’aube du jour où nous aurons trouvé la technologie qui nous libérera de la technologie.

            Enfin, je crois.

Alexandre Markoff

Grand Colossal Théâtre provenance : Montreuil (93)
Depuis 2014, Le Grand Colossal Théâtres’est fédéré autour de trois créations originales écrites et mises en scène par Alexandre Markoff. Pour la compagnie, le théâtre est avant tout le lieu d’un rassemblement, à plus forte raison sous prétexte de distraction.