Nuées d’artistes ~ Vincent Gillois – Mister Bloom ~

© Marie Monteiro
 
L’expérience extérieure : Mireuil
 
Le temps n’aide pas mais l’après-midi commence bien. J’ai de beaux échanges avec des personnes du quartier. Une mamie me complimente et me dit au bout de 4 minutes, c’est déjà fini ? Vous êtes tellement beau que je pourrais passer des heures à vous regarder. Je donne un compliment à une femme « votre beauté rend la vie plus légère ». Elle n’y croit pas mais me dit : merci quand même. Je m’assois 4 minutes face au grand noir dans l’entrée du supermarché, il parle sans discontinuer. Il me dit qu’il n’est pas d’accord avec moi alors que je n’ai pas parlé. Il me donne sa vision du monde et moi je lui offre une attention. On dirait un enfant dans un corps d’adulte. Je lui donne le fil de laine que je déroule jusqu’à l’extérieur du supermarché, je donne l’autre bout à Louise que je ne connais pas. Elle enroule et ressort avec le brin de lavande que j’avais donné au grand noir. J’ai un bel échange avec Gaëlle, très doux, des grosses larmes roulent sur ses joues. Face à une vieille dame qui ne lâche rien, le vent soulève ses cheveux. Une assez jeune femme un peu forte se met à loucher dès qu’elle essaie de se concentrer, le vent renverse et casse mon sablier, je prends ça comme un signe. J’ai un très beau moment dans le parc avec une adolescente entourée de sa bande tonitruante. Elle est là malgré les commentaires. Au bout d’un moment les autre se lassent. À la fin je lui donne le fil de laine que je déroule jusqu’à un garçon sur son scooter. Lorsqu’ils se retrouvent face à face, l’ado est redevenu ado et les commentaires reprennent. Bah je fais quoi là ? Bah embrassez-vous… Je m’assois face à une enfant qui me regarde curieuse, sérieuse et espiègle. C’est calme autour de nous. Je passe aussi un moment à l’abri de la pluie en bas du supermarché à regarder le travail de Françoise, Carine et Agathe. Je trouve ça simple et élégant, c’est plein d’humanité, le texte est vraiment beau et Carine et Agathe sont généreuses, des gens se mettent à danser. Le soir je suis crevé.
Villeneuve-les-Salines
 
Je suis Wilfried de loin parce qu’il doit bien fédérer avec son talent ? Nous errons dans un quartier vide, comme replié sur lui même, sur ses intérieurs, timide. Je tente de faire image dans le paysage, je tisse des fils ténus, des marches à suivre. Ça commence doucement, des gens un petit peu, parce qu’il y a la chorale, une énergie. J’accroche l’attention d’un vieux monsieur, il n’ôte pas ses lunettes de soleil, je m’assois face à sa femme. Elle est ridée et belle, elle a l’air sereine, curieuse, ouverte. Le femme brune aux cheveux courts m’observe, m’attend. Elle est présente, attentive. Je perçois son aura, je lui écris sur mon ardoise : je vois votre aura, personnalité forte ? Elle acquiesce et sourit, troublée. J’aime voir les gens derrière ce qu’ils présentent. Je remarque qu’il faut environ 2 minutes pour que le masque se fissure. Si cela devient dur pour la personne, je deviens plus léger. Parfois je leur écris : c’est long hein ? C’est rare. Je m’assois un peu à l’écart dans la voie verte avec une femme. Elle me fait penser à ma mère, un peu plus jeune, elle ne ment pas. Lorsque c’est terminé il n’y a plus personne autour de nous. Je marche et vois Laurent, Martine-Emilie et Wilfried dans le cercle de pierre derrière les immeubles. J’ai 4 minutes intenses avec un homme au regard profond, il est calme, il a l’air intelligent et blessé. Je me permets d’écrire à la personne ce que je sens comme une sorte de conclusion. La femme a un œil triste et un œil déterminé. La petite kosovare me toise le menton relevé et me fait remarquer par signes que je ne tiens pas le regard parce que j’ai sorti un compliment de ma poche. Elle s’incarne petit à petit et je vois l’enfant qui a déjà beaucoup vécu. C’est beau. Je lui écris : il faut prendre soin de ses racines pour devenir un bel arbre. Elle reçoit vraiment sérieusement. Au bout d’un moment il n’y a plus personne autour de la femme et moi, je réalise que la nuée est dans l’autre partie du quartier, il est 17h15. Le final est plein d’humanité et de plaisir d’être ensemble, ça fait du bien. J’ai un échange avec un jeune rasta que j’avais vu le matin à une fenêtre, il a les larmes au bord des yeux, puis avec une femme qui parait solide comme un roc mais dont je perçois la fissure au fond des yeux, avec une maman avec poussette qui rigole mais qui me dit à la fin : heureusement que ça s’arrête, un peu plus et j’allais me mettre à pleurer. Je vois le courage qu’ont les gens, leur force, leur fragilité, leur espièglerie, leur inquiétude, leur sérénité, leur posture, leur blessure… leur humanité. Les gens se prêtent au jeu, ils lâchent quelque chose la plupart du temps. Le soir je suis crevé.
 
L’expérience intérieure
 
Mon immobile est devenu mobile et je retrouve fondamentalement Mister Bloom, encore plus minimaliste, encore moins d’actions, dépouillé mais essentiel, nécessaire, juste être là et regarder. Mon (non) acte est politique, poétique, éthique, artistique, bienveillant, doux, curieux, inutile mais absolument nécessaire pour moi. Je sens que je suis en accord avec mes valeurs. Je suis là et j’accorde toute mon attention à cette présence. J’accorde toute mon attention à la personne qui se présente devant moi, aux gens, aux environnements, aux paysages qui m’entourent, à moi même. J’essaie d’être là complètement pour faire corps avec ce qui m’environne. Je suis les gens, je suis les paysages, je suis unique et je suis tout le monde, je suis invisible et je suis voyant, je suis transparent mais inévitable, je suis plein et vide à la fois. Je suis l’observateur extérieur de ce monde trop rapide et je suis l’acteur intérieur de ce monde trop lent. Je suis le centre et la périphérie. J’écoute, je regarde, je sens. Je suis le réceptacle de mes alter-égos. Je suis image, je suis présent. Je ne joue pas.
 
Vincent Gillois – Mister Bloom